L ‘histoire de l’art est emplie d’artistes qui pour se faire un nom ont éliminé le leur.

La pratique du pseudonyme est courante et revêt des formes et des significations très diverses. Moins couramment dans l’art contemporain, on trouve des artistes qui se sont affubles d’un nom de groupe, tels des chanteurs (Malassis, Equipo Cbronica, General Idea), pour produire un travail unique, singulier, donnant l’impression d’émaner d’une seule personne. Par contre, se nommer par des initiales ou un sigle est d’une très extrême rareté et apparait pour la première fois a une époque assez récente. Là aussi, les raisons de ce type de choix sont nombreuses et relèvent de logiques différentes. BP constitue une personnalité d’artiste faite de trois individus et emprunte un nom qui ne dit rien de celui de ses différentes parties ni de la pensée qui sous-tend son travail.

BP renvoie uniquement, au moment de sa constitution, à un jeu sur des matériaux, un univers et un mythe… Car la British Petroléum, qui se cache derrière ces initiales si familières, évoque des substances: pétrole, huile de vidange, essence, contenants varies, et des images: torchères, derrick, plate-forme maritimes plongeant jusqu’aux entrailles du monde, pompes électriques, etc… La B.P. représente aussi un univers: la route, la voiture, le déplacement, la dérive, la pompe à essence, la station service qui vient comme une borne ponctuer nos itinéraires, la transnationalité. Elle est, enfin, un mythe, celui de la richesse soudaine et fulgurante, qui jaillit, gluante, comme une source noire qui réconcilierait la terre et le ciel; celui aussi de la puissance économique du capitalisme, du self-made-man, etc.

Le choix du signe BP induit trois effets.

Le premier est qu’il peut se présenter comme une attitude critique mais fascinée vis-à-vis de ce que représente notre civilisation du pétrole, ses crises et ses euphories, son inégalitarisme forcené, son énorme machine a piller les pays les plus pauvres ou au contraire a leur faire miroiter des richesses chimériques. Elle est le rêve de notre société mais aussi le cauchemar de son histoire récente.

Le deuxième, dépasse de loin la référence ponctuelle de ce travail à l’univers du pétrole; il s’y appuie comme on prendrait un symbole universel, un archétype a-linguistique livrant son propre langage compréhensible partout, par tous, quel que soit le lieu ou il se rend visible…

Le troisième, indique une attitude artistique, un mode d’activité et de préhension du réel base sur l’ironie, le détournement, le déplacement du sens et le jeu… Les sculptures de BP ont un fonctionnement feutré, elles se meuvent lentement, discrètement…

Marc Partouche

Catalogue d’exposition « Les déchargeurs », FRAC PACA, Marseille,1988