Depuis très longtemps, disons de Léonard à Tinguely par exemple, l’art et la machine font bon ménage sans pour autant donner lieu à un genre spécifique comme le portrait ou le paysage… Si, en effet la machine a fasciné le créateur et si celui-ci a souvent su à ce propos exercer son talent et parfois son génie, ses préoccupations ont toutefois rarement dépassé le stade pratique, anecdotique ou formel sans situer l’objet de son intérêt (la machine), et sa symbolique, au niveau d’un langage intrinsèque.

Le champ d’investigation couvert par BP dans ce domaine détermine l’exploration systématique d’un objet symbole plus que tout autre de notre civilisation industrielle de consommation et des problèmes énergétiques qui y sont indissolublement liés: l’automobile.

Le lexique iconographique mis en place fait appel aussi bien aux éléments de carrosserie (calandre), qu’au matériel de protection (casque), qu’au vocabulaire de la signalisation routière, les pneus, les pièces mécaniques, les carburants, l’huile et leurs conditionnements ou l’érotisme populaire décorant les camions ou les stations services… L’automobile, tout en étant omniprésente à travers les signes et les objets qui lui sont systématiquement associés (mentalement) est formellement absente de l’oeuvre qui s’ affirme d’abord à travers le symbole, la métaphore ou la métonymie : par exemple l’utilisation magistrale de l’huile de vidange et des rapports qu’entretient alors l’oeuvre avec ce qu’il est convenu d’appeler la « peinture à l’huile » ou la mise en évidence des barils (étalon quantitatif pétrolier et contenant de l’”or noir”) dont le contenu déborde à perpétuité comme une fascinante hémorragie…

Le travail de BP trouve donc sa source dans cette culture technique issue d’une civilisation du gaspillage comme si celle-ci, sur son dédain ou même quasi disparition, n’existait plus pour nous que par des signes disparates révélés par le souvenir: plus que la dérision contestataire ou les préoccupations écologiques, c’est, en effet, l’aspect sensible des matériaux employés qui est mise en avant: l’opacité miroitante de l’huile déversée, son odeur, l’aspect impeccable des casques alignés, les vibrations lumineuses des signaux, les matières translucides des bidons et, curieusement… le silence. Le silence comme si les composants éclatés de la machine et de son milieu impliquaient, hors du temps, le recueillement qu’inspire le mausolée emblématique d’un essentiel disparu.

Langage plus secret qu’il n’y paraît, langage autonome dont le propos critique lié à sa syntaxe exige une lecture sensible: l’automobile est aussi un objet de mort.

Bernard HUIN, Épinal, le 30 Mars 1993